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Interview de Mary Plard, auteur de Paternités imposées

Mary PlardParent-Solo : Vous êtes avocate spécialisée dans le droit de la famille et des personnes, ainsi que féministe engagée ; vous publiez "Paternités imposées", dans lequel vous dénoncez ce fait au nom du principe d’égalité homme / femme : n’est-ce pas antinomique par rapport à vos engagements féministes

Mary Plard : C'est une question que je me suis posée également, notamment lorsque j'ai été sollicitée par un homme qui me demandait de convaincre une femme d'avorter. Mais rapidement l'injustice et la souffrance que subissait cet homme ont convaincu l'avocate de lui venir en aide. Peu à peu j'ai aussi entendu qu'il exprimait et décrivait les mêmes situations que celles qui m'avaient bouleversées lorsque, jeune étudiante en droit, je participais aux réflexions sur l'avortement. Je retrouvais la honte, la culpabilité et la même vindicte populaire qui condamnait sans chercher à comprendre.

P.S. : Aujourd’hui, juridiquement, "la femme qui porte l’enfant en sa chair est décisionnaire unique" ; l’homme n’a "aucun droit d’abandon, aucun droit d’interruption filiative" ; il doit "assumer" et payer une pension alimentaire. Pourquoi, historiquement et juridiquement, une telle inégalité de traitement ?

M.P. : Vous avez raison c'est historique avant d'être juridique. Les hommes ont traditionnellement abandonné par facilité "la sphère de l'intime" à la femme : à elle la responsabilité de la famille, des enfants, des maternités. Les femmes ont du se battre pour pouvoir maitriser leurs maternités, qui étaient un frein à toute vie extérieure. Avant la contraception, la femme enceinte devait assumer seule la grossesse puis l'enfant, elle n'avait aucun recours contre le géniteur qui parfois l'avait contrainte à des relations, ses enfants étaient des "bâtards", ils n'avaient aucune existence dans la vie de leurs pères. Il faudra attendre 1910 pour qu'il soit juridiquement possible de faire une recherche de paternité. L'homme n'a pas eu à se battre, il s'est reposé totalement sur la femme, c'est d'ailleurs à elle qu'il appartient encore aujourd'hui de prendre les risques d'une contraception, et l'actualité récente nous rappelle que ces risques ne sont pas anodins.

P.S. : Peut-on, malgré tout, juridiquement aider un père "à démontrer qu’on ne peut pas l’obliger à être père" ?

M.P. : La jurisprudence est drastique et sévère avec les hommes. Pendant DIX ans à compter de la naissance ils peuvent être recherchés en tant que père par la mère, puis encore dix ans par l'enfant à compter de sa majorité. La cour de cassation a décidé depuis 2002 que l'expertise biologique était de droit ce qui signifie que, sauf circonstances exceptionnelles (ex homme décédé qui n'aurait pas donné son consentement au prélèvement de son vivant), les juges doivent ordonner cette expertise sans s'interroger. L'homme peut refuser de se soumettre à ces analyses mais alors les juges estimeront qu'il a cherché à échapper à la recherche de la vérité et le déclareront père. Le contexte de la conception de l'enfant n'intéresse pas la justice, elle poursuit l'établissement d'une paternité biologique, rien d'autre. Or si l'on peut reconnaître à l'enfant le droit d'accéder à ses origines, on peut aussi admettre que ce ne sont pas les gènes qui font la paternité mais le désir de l'homme d'être père. D'ailleurs, le don de sperme ne fait pas du donneur un père, bien au contraire, cela est si établi qu'il y a là le seul cas de renoncement à la filiation qui est prévu par l'article 311 du code civil.

P.S. : Entre le désir d’enfant d’une femme et le désir de l’homme de ne pas en avoir : la première a-t-elle instrumentalisé le second ou le second a-t-il fauté en ne se protégeant pas ? La loi ne se fait-elle pas exagérément morale ?

M.P. : Mon propos n'est pas de jeter les hommes contre les femmes, il peut y avoir des situations d'abus, mais le problème reste le même quelles que soient les circonstances. Effectivement, ni la loi ni l'opinion publique ni la justice n'ont de considération pour l'homme lors de la conception de l'enfant, il n'a aucun droit, pas même le droit d'être entendu dans sa précarité, ses difficultés à assumer à ce moment là une paternité qu'il serait incapable de "porter". Par contre, dès que l'enfant naît, il est immédiatement pour tous, un père avec des obligations qu'on lui imposera judiciairement avec fermeté s'il ne s'y soumet pas. Et en plus, la morale le condamnera, il sera pointé du doigt et stigmatisé par son entourage.

P.S. : Les débats actuels sur la procréation et la filiation sont en lien avec votre sujet : finalement, le père n’étant utilisé que comme "géniteur", ne peut-on pas s’offusquer comme le font les opposants à la gestation pour autrui (GPA) dont la pratique des mères porteuses ?

M.P. : Oui ces débats sont en lien direct avec la question des paternités imposées. GPA, PMA déconnectent filiation génétique et filiation affective. Ce ne sont pas les gènes qui font le lien filiatif, c'est le désir des individus à faire de l'enfant leur enfant, désir qui va permettre ensuite de métaboliser ces liens. C'est ce que l'on retrouve dans l'adoption. L'enfant sait immédiatement qu'il n'est pas né de la relation de ceux qui l'élèvent mais qu'il considère cependant comme ses parents et réciproquement. Le lien est affectif, l'origine biologique peut être même connue, cela ne changera rien à ce qui est tissé. Le Canada privilégie la filiation affective sur la vérité biologique, le délai pour rechercher la paternité est très bref, et dernièrement la cour supérieure (équivalent de la cour de cassation) a déclaré qu'un homme qui avait appris tardivement qu'il n'était pas le père de 3 enfants sur 4 qu'il avait eu avec sa femme, devait néanmoins les assumer car il s'était comporté comme un père et ne pouvait plus détruire ce lien malgré une vérité biologique contraire.

P.S. : Vous posez la question du pourquoi le consentement de l’homme pour donner la vie aurait-il moins d’importance que celui du consommateur achetant un lave-vaisselle, puisque le code de la consommation prévoit les possibilités de rétractation : cet argument est-il recevable ?

M.P. : Ce n est pas un argument, c'est une comparaison entre deux traitements législatifs du consentement, le rapprochement est difficile à admettre, il est même insupportable, j'ai voulu ainsi démontrer le peu d'importance que nous donnons à l'homme au moment où on lui demande de s'engager pour ce qui semble relever de l'essence même de nos vies : donner la vie, se poursuivre dans un autre qui est soi. Ne brandit-on pas aujourd'hui le droit à l'enfant ? Ces paternités contraintes (dans des contextes spécifiques que j'évoque dans mon livre) doivent nous inciter à réfléchir sur ce droit à l'enfant qui me semble indissociable des droits de l'enfant à être conçu dans la dignité et le respect de ceux qui vont lui donner la vie. Les dossiers que je traite et que j'ai choisi de porter sur la place publique ne font pas un père digne de l'enfant dont nos sociétés rêvent.

P.S. : L’acte de reconnaissance du père fait de l’enfant son enfant à part entière : la réciproque est-elle vraie ?

M.P. : Non bien sûr, un père n'est pas un père biologique ni juridique ou judiciaire, c'est l'homme qui reconnaît l'enfant comme étant son fils, et réciproquement. L'histoire de François Périer (l'enfant), Jean Marie Périer (le père) et Henri Salvador (le géniteur) en est un sublime et parfait exemple.

P.S. : Ces hommes "abusés dans leur fonction procréative", connaissent parallèlement une violence psychique : peut-on parler de viol ? "Y a-t-il un agresseur et une victime ?"

M.P. : C'est un point de vue qui va choquer sans doute vos lecteurs, je vais m'exprimer en tant qu'avocate spécialisée dans ces dossiers singuliers. Ces paternités imposées sont porteuses de ces mots qui m'ont moi même dérangée au début. Le viol peut être psychique, nul ne saurait le contester. Bien sûr, il n'est question que de comparer ce qui est comparable. L'homme pris dans ces situations extrêmes est souvent détruit, il a le sentiment d'avoir été bafoué, instrumentalisé, méprisé dans son individualité. J'ai vu des hommes somatiser, se détruire et même se laisser dépérir. Leurs interrogations douloureuses sont le gage de ce qu'ils ne sont pas ces salauds irresponsables que l'on stigmatise dans les tribunaux et dans l'opinion publique. Ils sont dans une situation non de victime mais de coupable, c'est la pire qui soit. Elle ne leur permet généralement pas d'accéder à l'enfant, et de se comporter comme des pères.

P.S. : Sur notre site, www.parent-solo.fr, nous lisons les mots de papas seuls parfois dans cette situation, et nous avons aussi des témoignages de mamans qui ont voulu "faire un bébé toute seule" : aux uns et aux autres, quel message voudriez-vous faire passer ?

M.P. : Plusieurs remarques me viennent a la lecture de ce thème :

1- faire un bébé toute seule, ou faire un bébé pour soi ? Donner la vie n'est pas recevoir une vie, c'est un acte pour l'autre, pour l'enfant avant tout. Qui souhaiterait offrir à son enfant une vie qui commencerait devant les tribunaux par la recherche d'un père qui sera déclaré tel par un prélèvement biologique vérifié sur la paillasse d'un laboratoire ? Faisons des droits de l'enfant le fil rouge de notre réflexion.

2- faire un bébé toute seule, c' est le faire sans homme. Si c'est un choix pour la femme, cela doit aussi être un choix pour l'homme, respectons les hommes si nous voulons être respectées, respectons surtout celui que nous choisissons comme père pour nos enfants.

Découvrir "Paternités imposées" de Mary PLARD.

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