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Yvane Wiart, auteur de L'attachement, un instinct oublié

Interview de Yvane WiartParent-Solo : Vous êtes docteur en psychologie, psychologue de la santé, et chercheur au laboratoire de psychologie clinique et de psychopathologie de l'Université Paris Descartes.. Dans votre livre "L’attachement, un instinct oublié", vous approfondissez une théorie peu mise en avant, celle de l'attachement, qui a été définie par John Bowlby. Pouvez-vous la résumer, ici ?

Yvan Wiart : La théorie de l'attachement est avant tout une théorie de la personnalité telle qu'elle se met en place au cours de l'enfance et de l'adolescence au sein de la relation aux parents et aux proches. Bowlby a découvert que l'attachement est un instinct conduisant l'enfant à rechercher la protection et le soutien de plus fort que lui pour assurer sa survie au départ. Ce besoin vital d'écoute, de compréhension et d'aide est actif la vie durant. Lorsqu'il n'est pas satisfait, il empêche le plein épanouissement de la personnalité et conduit entre autres à des difficultés relationnelles, autant entre adultes qu'avec ses propres enfants.

P.S. : La théorie de l'attachement repose-t-elle sur des études scientifiques lui conférant une crédibilité certaine ?

Y.W. : Tout à fait. C'est à mes yeux à ce jour la théorie psychologique qui a fait l'objet du plus grand nombre d'études qui en ont validé les principes, en psychologie de l'enfant, de l'adolescent ou de l'adulte, dans les travaux sur le couple et sur la famille, sans parler de toutes les recherches dans d'autres disciplines comme les neurosciences par exemple dont les résultats vont dans le même sens.

P.S. : Les couples qui se séparent sont donc "victimes" des relations affectives altérées qu'ils ont connues dans leur enfance ?

Y.W. : Paradoxalement, les partenaires d'un couple peuvent entretenir une communication malsaine et cependant rester ensemble pendant des années, même si les querelles sont fréquentes. D'autres partenaires n'ont au contraire pas grand chose d'intime à se dire, ne s'entendant que sur la base de la répartition d'activités quotidiennes dénuées de chaleur affective.

La rupture intervient généralement lorsque l'un des partenaires prend conscience que ses besoins profonds de relation, de partage et d'intimité ne sont pas satisfaits et que l'autre semble ne pas comprendre et ne pas pouvoir agir afin que la qualité du lien s'améliore. C'est cet aveuglement qui est conditionné par les relations d'enfance où l'on a appris à trouver normal de ne pas partager ses émotions, ses pensées, son vécu au sens large ou au contraire à vouloir les imposer à l'autre sans respecter son individualité propre.

P.S. : Est-on "à jamais marqué par ses expériences précoces" ?

Y.W. : Heureusement non. Les relations à autrui, qui ne se limitent pas à celles de couple, font l'objet d'un apprentissage au cours de l'enfance et de l'adolescence, au même titre que toutes les autres acquisitions que nous faisons dans ces périodes d'intense développement. La manière dont on perçoit autrui, dont on le considère et dont on lui parle se trouve être le reflet de la manière dont nos parents nous ont parlé, de la façon dont ils nous considéraient, ainsi que du modèle qu'ils nous ont offert de leurs relations entre eux, avec le reste de la famille, et avec les autres au sens large. Ils nous ont ainsi appris à nous considérer comme dignes ou non d'être écoutés, compris, soutenus et aimés, et réciproquement à concevoir autrui comme susceptible ou non de nous apporter écoute, compréhension, soutien et amour. Un tel conditionnement peut être corrigé par un nouvel apprentissage d'autres bases relationnelles, plus saines et plus épanouissantes, pour soi comme pour autrui.

P.S. : Comment les émotions vont-elles avoir un impact sur les styles d'attachement et sur les conflits interpersonnels menaçant la relation ?

Y.W. : Ce ne sont pas les émotions qui ont un impact sur les styles d'attachement, mais les styles d'attachement qui sont la concrétisation d'un certain type de vécu affectif et de conception du rôle des émotions dans la relation à autrui. Certains enfants apprennent ainsi à ne jamais manifester de colère ou de peur, car cela déplaît à leurs parents, d'autres au contraire intègrent que s'ils ne protestent pas vigoureusement, ils ne parviennent pas à attirer l'attention sur eux. Ces problèmes de régulation émotionnelle sont à l'origine de nombreux conflits interpersonnels en famille et ailleurs.

P.S. : Pourquoi, selon vous, "vouloir absolument élever seule un enfant lui fait encore courir le risque d'une situation d'inversion de rôles" ?

Y.W. : Dans le contexte du livre, cette phrase vise spécifiquement les femmes qui décident d'avoir un enfant seules dès le départ, affirmant clairement qu'elles n'ont pas besoin d'un conjoint et que leur relation à leur enfant suffira à les épanouir. L'inversion de rôles consiste en ce que l'enfant devient le soutien affectif du parent, son confident, son aide. Il est attendu de lui qu'il prenne soin de son parent, qu'il comble ses besoins d'attention et d'amour que cet adulte n'envisage pas satisfaits dans une relation de partage avec un autre adulte. Favorisée par les situations monoparentales, elle peut aussi se retrouver dans d'autres cadres familiaux, et peut tout autant concerner les hommes comblant leurs besoins affectifs par la seule paternité. C'est souvent ce qui se cache derrière le "papa poule".

P.S. : Aujourd'hui où les pères sont très présents, y compris dans les couples séparés, la relation privilégiée mère-enfant peut-elle être supplantée ou concurrencée par la relation père-enfant, dans certains cas ?

Y.W. : Lorsque l'on met l'enfant au centre de la question et la satisfaction de ses besoins d'attachement comme devant être la priorité, le problème ne se pose pas. L'enfant a besoin d'être aimé, écouté, compris et soutenu, protégé aussi bien sûr ainsi que de se voir poser des limites saines, finalement peu importe par qui, puisque ce sont ses besoins à lui qui comptent. Comme le dit Bowlby, on n'est pas trop de deux pour y parvenir parce que ça n'est pas toujours simple ni facile, et les aides extérieures sont aussi les bienvenues, à condition qu'elles constituent des relations stables, présentes dans la durée, se souciant effectivement de l'enfant (famille élargie par exemple) et qu'elles ne soient pas le seul fait d'adultes de passage.

P.S. : "L'introspection semble donc s'imposer pour réussir sa vie amoureuse, et ce d'autant plus que l'on a développé des stratégies d'attachement insécures" : pouvez-vous préciser ?

Y.W. : Reconnaître les manques affectifs et relationnels que l'on a subis dans l'enfance et l'adolescence permet de comprendre ce que l'on est en train de reproduire dans sa relation actuelle, car la tendance est très forte de se retrouver en couple avec une personne permettant de rejouer ces schémas par la simple inconscience de leur existence. L'introspection est utile pour ceux qui ont développé des schémas relationnels insécures, leur évitant de les transmettre automatiquement à leurs enfants, mais elle l'est aussi pour ceux qui se pensent sécures, ne serait-ce que pour vérifier qu'ils n'entretiennent pas une image idéalisée de leur relation à leurs parents qui viendrait biaiser leur conclusion.

Même si tel n'est pas le cas, et que leurs parents se sont réellement comportés au mieux avec eux, l'introspection permet aux sécures d'être plus conscients de ce dont ils ont besoin pour vivre de manière épanouie, et de pouvoir apporter l'équivalent aux autres en toute connaissance de cause. Une bonne connaissance de soi et une conscience claire des situations dans lesquelles nous sommes impliqués n'est jamais superflue.

Pour celles et ceux intéressés par un guide concret et accessible pour les aider à faire le point et à modifier leurs schémas relationnels négatifs, j'ai publié Petites violences ordinaires : la violence psychologique en famille (Courrier du Livre, 2011).

P.S. : Vous constatez "l'hécatombe relationnelle qui touche aujourd'hui les sociétés modernes de par le monde" : notre site, www.parent-solo.fr, rassemble des "victimes" de cette "hécatombe" : en quoi Bowlby et ses découvertes peuvent encore servir cette cause ?

Y.W. :Lorsque je parle d'hécatombe relationnelle, je fais globalement référence au nombre de personnes divorcées, de célibataires, et de tous ceux qui ont choisi ou non de vivre seuls. Les découvertes de Bowlby permettent aux uns de se demander ce qui, dans leur enfance, les a contraints à se dire qu'ils ne trouveraient jamais quelqu'un en qui faire totalement confiance, sur qui ils pourraient compter pour les comprendre et les soutenir, et que finalement vivre seul est la meilleure solution. Aux autres, cette théorie permet de s'interroger sur la part de responsabilité qu'ils peuvent avoir dans la rupture de leur précédente relation, ce qui évitera que se rejoue le même type de difficultés dans leurs rencontres à venir.

Je souhaiterais enfin souligner une dernière chose qui m'a aussi fortement motivée dans la rédaction de ce livre L'attachement, un instinct oublié, c'est que l'accent porté actuellement dans les sociétés occidentales en particulier, sur l'indépendance, le fait de se prendre en charge et de s'assumer sans rechercher le soutien d'autrui, donne souvent des personnes à l'attachement sécure une image de faiblesse, voire d'émotivité, qui les culpabilise et leur confère le sentiment d'être à côté de la plaque. Or ce sont justement elles qui ont raison : les humains sont des êtres de relation, tout comme bon nombre d'espèces animales, c'est là l'instinct que Bowlby a découvert. Nos émotions sont notre mode de communication privilégié, le plus profond et le plus authentique avec autrui, et nous avons besoin que cet autrui nous réponde et nous comprenne, autrement nous ne pouvons atteindre l'épanouissement, gage de bonheur à long terme.

Découvrir "L'attachement, un instinct oublié" de Yvane Wiart.

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