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Marie-France Hirigoyen, Les nouvelles solitudes : interview

Marie-France HIRIGOYENParent-Solo : Vous êtes psychiatre, psychanalyste et victimologue, spécialisée dans l'étude de toutes les formes de violences : familiales, perverses et sexuelles. Dans votre dernier livre, "Les nouvelles solitudes", sorti en octobre 2007, vous montrez qu'un certain désenchantement face à l'image du couple parfait peut conduire à préférer la solitude. A quoi est-ce dû ?

Il existe incontestablement un isolement produit par la société moderne qui prône l'individualisme comme une valeur suprême. Par ailleurs, l'autonomie des femmes a entraîné un changement important des rapports hommes/femmes et une précarisation des liens intimes et sociaux. Le couple traditionnel disparaît et les nouveaux couples qui se mettent en place sont de moins en moins fusionnels et de plus en plus éphémères.

P.S. : Pourquoi les femmes en arrivent-elles à faire rimer amour avec souffrance et dépendance, pour finir par préférer rejeter tout ce qui rend dépendant ?

Depuis que les femmes ont théoriquement obtenu une autonomie financière et sexuelle, un certain nombre d'entre elles refusent de sacrifier leur indépendance pour le confort d'une vie de couple. En effet, la plupart travaillent et pour elles le travail est une condition pour se réaliser et se sécuriser. Mais cela ne les éloigne pas pour autant de leur rôle ancestral et elles continuent à s'occuper en majorité des tâches ménagères et à être disponibles pour les autres. Quand elles sont avec un homme, beaucoup se mettent au second plan.

En même temps la prise d'autonomie des femmes est vécue par certains hommes comme une perte de pouvoir mais aussi comme une perte de valeur personnelle et certains ont la tentation de compenser en renforçant leur contrôle sur la femme.

Aussi, la vie dans le cadre d'un couple traditionnel peut apparaître aux femmes qui ont une vie professionnelle et sociale stimulante comme une entrave à leur réussite. Le modèle de la femme au foyer se sacrifiant pour mari et enfant ne leur convient plus. Elles veulent bien être en couple mais elles deviennent exigeantes sur la qualité de la relation.

P.S. : Les femmes ont plus tendance que les hommes à rester seules après un divorce ou une séparation : comment expliquez-vous cela ?

Après une séparation les femmes disent souvent avoir besoin d'un temps pour se reconstruire avent de construire une nouvelle relation et elles apprennent à vivre seules. Mais plus une femme acquiert de l'autonomie plus il lui sera difficile de se remettre en couple. Elle aura appris à gérer son temps, son argent, ses loisirs, ses amitiés et elle supportera mal le moindre contrôle. Parce que leur autonomie n'est pas tenue pour acquise a priori, les femmes sont fières de pouvoir se débrouiller seules.

P.S. : Les enfants de parents solos apprécient-ils la solitude de leurs parents ? Se sert-on d'eux pour éviter d'être seul(e) lors d'une séparation ?

En général les enfants de parents solos ne se plaignent pas de la solitude de leurs parents. Certains savent même en trouver avantage. Pourtant un certain nombre d'entre eux s'inquiètent pour le parent qui vit seul surtout si les conditions matérielles sont difficiles. En particulier, les enfants supportent mal la solitude d'une mère dépressive et la lourde charge d'angoisse et de culpabilité qu'elle peut charrier.

P.S. : Le couple est en crise. De nouvelles configurations se dessinent. En couple, la recherche d'un épanouissement personnel passerait maintenant avant la construction d'une relation ?

De plus en plus souvent l'investissement dans le couple équivaut pour les partenaires à la recherche d'un épanouissement personnel à travers l'autre. Beaucoup attendent que la vie en couple répare leur malaise intérieur, comble leur vide. A travers l'amour, il s'agit souvent d'une quête de soi-même, d'une amélioration possible de soi. Or c'est justement cet individualisme qui vient mettre les couples en échec.

P.S. : La non-cohabitation se développe aussi. S'agit-il, dans ce cas, de ne garder que le meilleur de l'intimité ?

Le choix de couple non cohabitant est adapté à l'exigence d'amour et de sexualité du couple moderne. On veut de l'amour mais sans les contraintes du couple. De l'intimité on ne garde que le meilleur et on évite le partage des corvées domestiques et les discussions d'argent. Il n'y a pas d'obligation de se voir quand on n'est pas en forme. Il s'agit pour chacun de préserver son identité propre et son indépendance, tout en acceptant la vie sociale du couple.

P.S. : Aujourd'hui, lors de la mise en couple, chacun sait que c'est du " CDD "?

Les divorces se sont banalisés et interviennent de plus en plus tôt. On aime, mais avec des clauses suspensives, et si l'autre ne donne pas satisfaction, on désinvestit très vite. C'est du CDD : on s'engage, mais pour un temps limité ; si l'autre fait affaire on renouvelle le contrat. De plus en plus, la vie de couple, comme la vie professionnelle, est séquentielle.

P.S. : La fidélité reste-t-elle une valeur forte, actuellement ?

Malgré la libération sexuelle, la fidélité reste une valeur forte, et les tromperies sont en général vécues comme des trahisons. Cet attachement à la fidélité correspond à une aspiration à un amour intense sans partage. Cependant la fidélité ne dure que tant que l'on est dans la passion. Il s'agit moins d'un respect de l'autre que d'un accord amoureux ; on peut donc s'en dégager sans scrupule quand on n'aime plus.

P.S. : Selon vous, le fait d'être seul(e) peut être, au contraire, signe d'une personnalité riche. Vous allez à l'encontre des préjugés ?

La crainte de la solitude et du silence crée une société sans profondeur. Le choix de vivre seul est difficile à une époque qui prône avant tout le " vivre ensemble ", l'action et l'immédiateté. Il est d'autant plus essentiel de garder une place pour la méditation et les sentiments intérieurs, d'oser s'abstraire des sollicitations extérieures et de la toute puissante communication, d'oser éteindre la télévision et ranger son lecteur de MP3.

Accepter la solitude, c'est cesser de dépendre du regard de l'autre et assumer la responsabilité de ce que l'on est, savoir ce que l'on vaut par soi-même, compter sur soi et non sur les autres.

P.S. : Y aurait-il trop souvent confusion entre souffrance de la séparation et solitude, tristesse et solitude, amour et dépendance ?

Beaucoup confondent amour et dépendance et ne peuvent se passer d'un autre. Ils aliènent ainsi leur liberté et celle de l'autre. En cas de rupture amoureuse, ces personnes confondent la souffrance de la séparation et la solitude. Or c'est l'absence de l'être aimé qui est douloureuse, pas la solitude.

Or, pour avoir une relation riche et épanouissante avec un partenaire, il importe de garder une distance suffisante, de ne pas être dans la fusion. C'est à travers les difficultés de la solitude que se fait l'apprentissage de l'autonomie.

P.S. : Vous semblez dire qu'Internet jouerait un rôle néfaste dans le développement de ces nouvelles solitudes ? Pourtant, sur www.parent-solo.fr, nous pouvons constater le développement de relations amicales concrètes entre les membres et de solidarités ?!

Internet peut être le pire et le meilleur. C'est une formidable opportunité pour entrer en contact avec des personnes que la vie ne nous aurait pas permis de rencontrer, créer des liens avec des personnes habitant très loin de notre cercle relationnel habituel. Mais en même temps, il existe un danger lié à la facilité et la rapidité des éventuels échanges amoureux à travers les sites de rencontre. Ce sont les personnes qui ont des difficultés à communiquer dans la vraie vie, avec les méthodes traditionnelles de communication, qui risquent le plus de s'isoler dans ce mode de rencontre.

Il est facile de devenir accro aux chats, aux rencontres sur Internet et e s'éloigner ainsi de la vie sociale, de la famille, des amis et des loisirs.

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