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Jean-Claude Kaufmann : interview de l'auteur de Agacements, les petites guerres du couple

Jean-Claude KaufmannParent-Solo : Vous êtes sociologue, directeur de recherche au CNRS et auteur de nombreux livres sur le couple. Dans votre dernier ouvrage, " Agacements, les petites guerres du couple ", sorti en février 2007, vous écrivez que " les agacements sont un instrument du fonctionnement conjugal, inévitable ". Ils ne sont quand même pas un point positif ?!

Non, quand il n'y a pas d'agacements dans un couple, inutile d'en ajouter ! Mais il faut bien comprendre que le choc des manières de faire et des visions différentes est continuel, même après 30 ans de mariage, des centaines de fois par jour. Cela ne produit que quelques agacements parce que nous savons les refouler et les traiter avant qu'ils n'explosent. Une petite prise de bec de temps en temps n'est donc pas un drame et est tout à fait normale ; tout dépend comment cela se passe.

P.S. : Lorsque le couple divorce, serait-ce qu'il n'a pas usé de " l'art de savoir les traiter " ?

Seulement en partie. L'agacement est une mécanique de libération des émotions négatives, qui se déclenche de la même manière quand on s'adore ou quand on se déteste, mais les contenus profonds sont alors très différents.

P.S. : Vous paraissez méfiant sur la " simplification hâtive " selon laquelle les hommes et les femmes seraient de 2 planètes différentes (Mars et Vénus). Pouvez vous m'expliquer votre scepticisme ?

Hommes et femmes sont très différents aujourd'hui sur beaucoup de points, et beaucoup d'observations concrètes dans les livres " Mars et Vénus " sont justes. Mais les conclusions sont fausses. Car ces différences ne sont pas biologiques, elles résultent de deux histoires millénaires qui n'ont pas du tout été les mêmes et qui laissent des traces. Des traces profondes, mais alors que le biologique est irrémédiable, le culturel peut évoluer, même s'il évolue lentement. Les perspectives sont complètement différentes.

P.S. : Certaines femmes ont tendance à assimiler leur mari à un enfant de plus, ce qui provoque des agacements. " Machos et gamins à la fois " ? " Les hommes seraient-ils infantilisés par la vie conjugale ? "

Dans la plupart des couples, un jeu de rôles complémentaires s'installe. La femme monte en première ligne, elle est la stratège, l'organisatrice, fixant des objectifs élevés. Spontanément l'homme en rajoute alors dans le rôle contraire, celui de la décontraction, de l'insouciance et du rire, passant parfois des alliances étonnantes avec les enfants.

P.S. : Que voulez-vous dire lorsque vous écrivez " Le couple vit dans l'illusion d'avoir bâti une culture commune " ?

Jour après jour il construit une culture commune, notamment dans la conversation ordinaire, il s'unifie quotidiennement en parlant de tout et de rien. Mais il croit alors que l'unification est totale ou presque, or c'est faux, les deux individus restent eux-mêmes dans les profondeurs.

P.S. : L'autisme et l'égoïsme délibéré, lorsque l'autonomie est poussée à l'extrême, marquent-ils la fin du couple ?

Tout est extrêmement complexe à organiser dans le couple, car les choix de l'un doivent être acceptés par l'autre. Je relève beaucoup d'agacements parce que X trouve que sa ou son partenaire est " trop près ", le colle , l'étouffe, ou parce que Y à l'inverse trouve qu'il est " trop loin ", absent, ailleurs. Il faut régler la bonne distance et que les deux soient d'accord sur le réglage. La régler du côté de l'autonomie permet souvent de diminuer les tensions et de réactiver le désir de l'autre. Mais il y a une limite subtile : à un certain degré trop d'autonomie peut finir par distendre irrémédiablement le lien.

P.S. : Vous ne croyez pas aux couples qui habitent des logements séparés, pour ne garder que le meilleur en commun. Pourquoi ?

Non, je n'ai pas dit cela. Il y a aujourd'hui mille formes conjugales qui s'inventent, dont justement le fait de vivre le lien sans partager le quotidien. Je dis simplement que ce n'est pas un modèle pour tout le monde, car les aspirations sont très différentes et certains ont besoin d'une présence au quotidien. Au risque de se marcher sur les pieds.

P.S. : " Le degré d'agacement fonctionne comme un baromètre de la socialisation de l'individu par le couple " : que voulez-vous dire ?

Plus l'intégration est forte voire fusionnelle, plus l'agacement est susceptible de jaillir. C'est par exemple dans les lieux de rapprochement (les repas, la voiture) qu'il explose.

P.S. : Vous distinguez l'agacement de l'insatisfaction : pourtant c'est très proche ?

Non c'est au contraire très différent même si les deux peuvent s'articuler. L'insatisfaction est silencieuse et dépressive, c'est un éloignement progressif, souvent irrémédiable. L'agacement est expressif et cyclique et apparaît également quand on n'est pas insatisfait. Par contre c'est vrai que les crises peuvent devenir plus violentes quand les deux s'entremêlent.

P.S. : " La limite est franchie dès qu'il (l'agaceur) commence à jouir de la souffrance qu'il provoque, même à propos de détails minuscules. " : C'est une perversion rare ?

Non, c'est assez répandu, mais de façon ponctuelle et passagère. Tout se mélange tellement dans le couple, le meilleur peut être associé à un petit grain du pire.

P.S. : Vous avez travaillé, pour cette enquête, essentiellement via internet (échanges de mails, forums), ce qui était nouveau. A la lecture du forum de www.parent-solo.fr, je me dis qu'il y a une " mine " pour des études sociologiques, non ?

Oui, et c'est même presque trop, trop immensément riche pour les moyens de travail limités du sociologue. Mais chacun devient aussi un peu sociologue à sa manière, et plonge dans cette richesse.

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